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Enseignement

« 1 2 3 Plant’haie ! » : faire pousser les écocitoyens de demain

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La cécité botanique et le déficit de nature sont un réel problème pour l’avenir, les grands défis de notre siècle étant liés au végétal.

Cet article est publié dans le cadre du Forum national « Activons les sciences en classe ! » organisé en ligne par la Fondation La main à la pâte le 27 mars 2021, dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez toutes les informations sur cet événement sur le site activons-les-sciences.fr.


Route, effet de neige, soleil couchant.
Musée des Beaux-Arts de Rouen, CC BY-SA

Si l’on vous montre un tableau de Claude Monet (à droite), que voyez-vous ? Deux enfants, marchant sur une route enneigée…


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Et sur la photo suivante ? Un lapin aux aguets, les oreilles dressées… Peu de gens citeront les arbres aux branches dénudées, dans le premier cas, ou les pâquerettes du pré, dans le second.

Si vous êtes dans cette situation, vous êtes atteint de « cécité botanique » (plant blindness en anglais). Chez beaucoup d’enfants, celle-ci se traduit par un manque d’intérêt pour les plantes par rapport aux animaux : un enfant préfèrera toujours élever un lapin plutôt que cultiver une jardinière de pâquerettes…

Ce concept a été mis en évidence en 1998 par James Wandersee et Elizabeth Schussler et est aujourd’hui largement documenté par les scientifiques. C’est le fait de ne pas voir les plantes qui nous entourent et de ne pas prendre conscience de leur statut d’êtres vivants.

Pourtant, l’omniprésence du monde végétal et son importance pour la vie sur Terre ne sont plus à démontrer. Selon des chiffres publiés en 2018, l’ensemble des plantes pèse 450 gigatonnes (Gt) de carbone sur les 550 Gt de la biomasse terrestre totale, soit 82 % ! Et, d’un point de vue qualitatif, les plantes sont indispensables à toute forme de vie sur la planète car, par leur photosynthèse, elles sont une entrée privilégiée du carbone dans les cycles du vivant.

De plus, par leur capacité à stocker la matière organique, les plantes sont de formidables puits de carbone, un levier puissant dans la lutte contre le réchauffement climatique. D’un point de vue alimentaire, elles sont des sources de nourriture pour l’humanité et sont, ou ont été, pour une majorité des civilisations humaines à travers les âges, la base de notre alimentation.

Les origines du mal

La cécité botanique est souvent un corollaire du syndrome de manque de nature (« déficit de nature »), un concept inventé par le journaliste américain Richard Louv en 2004, et largement étudié depuis par les chercheurs en psychologie et sciences cognitives.

En février 2020, une étude publiée dans Frontier Psychology montre que les enfants connectés à la nature sont plus heureux que les autres, et plus à même de développer des comportements « durables ». On voit donc clairement que la cécité botanique et le déficit de nature sont un réel problème pour l’avenir, les grands défis de notre siècle étant liés au végétal (lutte contre les changements climatiques globaux, sécurité alimentaire, nécessité de nouveaux médicaments pour soigner les maladies…). Ces problèmes pourraient avoir à court terme des conséquences désastreuses non seulement sur l’environnement, mais aussi sur la santé humaine.

Quelles sont les racines du syndrome de cécité botanique ? Celle-ci trouverait d’abord son terreau dans les propriétés mêmes des plantes : leur manque de mouvement et leur apparente insensibilité n’attirent pas l’attention, d’autant que le manque de contraste de leurs couleurs fait qu’elles se fondent dans le décor…

Et notre cerveau, bombardé de milliers d’informations quotidiennes, a tendance à filtrer les signaux et à focaliser notre attention sur ce qui est vital ou létal dans l’instant, pour nous. Par leurs propriétés intrinsèques, les plantes font partie des signaux qui sont systématiquement écartés, plus que les animaux… Nous regardons le monde végétal sans le voir !

Le syndrome de cécité botanique prend aussi racine dans l’éducation même des enfants, au contact des premiers éducateurs que sont leurs parents. Effectivement, la (re)connaissance des plantes par les enfants est positivement corrélée à celle de leurs parents, si ceux-ci se considèrent comme essentiels à la transmission de ce savoir. L’implication des parents pourrait donc être un facteur déterminant dans la lutte contre la cécité botanique.

Ensuite, à l’école, l’enseignement des sciences végétales est insuffisamment présent dans les programmes scolaires, et ce même à l’Université dans les filières formant les futurs professeurs. Et, lorsqu’un enseignement de botanique est dispensé, il est souvent jugé trop théorique par les étudiants. Pourtant, là aussi, la tendance serait facile à inverser avec des programmes dédiés à la connaissance de la biodiversité et à la pratique des sciences en classe.

En France, pourtant, les programmes scolaires proposent déjà depuis 2007 un levier efficace, dans les enseignements dits « Éducation à », et parmi elles, l’EDD, « Éducation au développement durable ». Cependant le problème majeur réside sûrement encore dans le manque de temps et d’espace dévolu à cet enseignement, dans la progression annuelle des classes.

Pour le chercheur Jean‑Louis Martinand, « il y a EDD si, et seulement si, ce sont des enjeux de développement humain et de durabilité environnementale qui constituent les « contenus » de cette « éducation », dans un « dispositif pragmatique et démocratique ». Et justement, le dispositif « 1 2 3 Plant’haie » s’inscrit dans ces deux dimensions.

Le dispositif « 1 2 3 Plant’haie »

La Maison pour la science en Auvergne (MPSA) est un service de l’Université Clermont Auvergne, situé à Clermont-Ferrand, sur le campus scientifique. Créée en 2012 par l’université clermontoise, sous l’impulsion de la Fondation la Main à la pâte elle-même sous l’égide de l’Académie des sciences, elle organise et anime, en partenariat avec le rectorat de l’académie de Clermont, des actions de Développement professionnel en sciences destinées aux professeurs des écoles et aux professeurs de collège de l’académie. Les formateurs intervenant dans ces actions sont les enseignants-chercheurs et chercheurs de l’Université, en binôme avec des formateurs de terrain, professeurs du premier et du second degré.

Plantation de la haie de l’école à Orcines (63) par les élèves, les professeurs, en présence de membres des familles et des élus.
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En septembre 2018, la Maison pour la science en Auvergne a créé le dispositif « 1 2 3 Plant’haie ! », en partenariat avec le rectorat et avec le soutien financier de la Fondation Yves Rocher. Impactant les quatre départements auvergnats, le dispositif permet d’implanter une haie champêtre, choisie par les classes, dans les 31 écoles et collèges participants. Il offre également aux professeurs inscrits dans le dispositif de la formation continue en sciences (18 à 24h en présentiel), l’accompagnement de leurs projets de science en classe, et l’apport de matériel pédagogique à leurs classes.

En 2018-2019, la constitution de chaque haie a été choisie par les quelques mille élèves des écoles choisies, à l’issue d’un travail de longue haleine portant sur la connaissance de la biodiversité végétale autour de l’école, le choix des espèces à implanter et les raisons de ces choix. Plus de 800 plants de noisetiers, aubépines, églantiers, érables, prunelliers et autres néfliers… ont rejoint les cours d’école au printemps 2020, plantés par les élèves eux-mêmes.

Toutes les haies, de la plus petite à la plus grande, constituent autant de haies « témoins » de celles qui poussent (ou poussaient !) dans les campagnes des communes concernées.

Le dispositif 1 2 3 Plant’haie à l’échelle de l’Auvergne.
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La haie de l’école, au-delà d’être la concrétisation de ce travail des classes, deviendra au fil des années un véritable objet de science disponible à la porte de la classe, proche et familier des élèves. Elle est un outil évolutif qui s’étoffera avec les années, accueillant de plus en plus de biodiversité, un coin de nature reconstitué dans la cour pour une observation minutieuse de la vie de la haie et de ses fonctionnalités au cours des saisons.

Elle est aussi un outil permettant de convoquer toutes les disciplines de l’école : les sciences bien sûr, avec la biologie des plantes et des animaux, la physique, les technologies, mais aussi les maths, le français par la production d’écrits et d’oraux, sans oublier le bien-vivre ensemble et le bien-être de l’élève qui participe au développement humain de l’EDD.

Un projet qui intègre des partenaires locaux

« 1 2 3 Plant’haies » ne peut survivre que s’il s’appuie sur un réseau de partenaires locaux, relais indispensables à son enracinement sur le terrain. C’est d’abord la communauté éducative au sens large. Au-delà du professeur, il y a le personnel de l’école ou du collège qui met aussi la main à la pâte dans les projets des classes (ATSEM en classes maternelles, cuisinier dans certaines écoles, personnels de direction des établissements…).

haie saint mamet.
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A l’échelle des circonscriptions et des départements, ce sont les équipes pédagogiques des inspections académiques qui assurent la logistique des formations délocalisées dans les départements, et qui accompagnent au plus près les projets de classes.

Dans une optique de coéducation, les familles des élèves sont également les partenaires naturels du projet. Ainsi, le travail d’identification des espèces, les enquêtes menées par les élèves auprès des anciens du village, la plantation elle-même au printemps 2020, tous ces temps ont été l’occasion d’ouvrir ici et là la porte de l’école aux parents ou aux grands-parents, faisant du dispositif un projet intergénérationnel.

Enfin, au-delà de la communauté éducative, les acteurs de la société civile ont été sollicités par les écoles elles-mêmes : les mairies des communes, élus et employés municipaux, des formateurs des Centre Permanent d’Initiatives pour l’Environnement (CPIE) ou des membres d’associations « nature », des structures spécialisées accompagnant salariés ou élèves en situation de handicap (ESAT du Marand dans le Puy-de-Dôme, EREA d’Aurillac dans le Cantal), des habitants volontaires et bénévoles des communes… Enfin, la Mission Haie Auvergne a conseillé, supervisé la commande et livré les plants, produits localement par une pépinière auvergnate, pour les 36 haies plantées au printemps 2020. « 1 2 3 Plant’haie » est donc finalement un outil puissant d’intégration de l’école à la société.

The Conversation

La Maison pour la science en Auvergne a reçu des financements de La Fondation Yves Rocher, pour le dispositif « 1 2 3 Plant'haie ».



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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