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Ce que révèle la crise sanitaire de notre conception de l’enfant : regard de sociologue

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Cet article est publié dans le cadre du colloque « Interdisciplinarité et Psychotraumas – Penser la continuité dans le temps des pandémies », organisé par la Fédération Alter et la MGEN.


La crise sanitaire que nous vivons actuellement est la première de cette ampleur et de cette durée à se produire dans un contexte où les témoignages, les récits d’expériences vécues sont à ce point l’objet d’une démocratisation, technologique notamment, et d’une valorisation collective. Désormais, chacun peut raconter « sa » pandémie, « son » confinement, autrement dit, son équation personnelle, qui n’est finalement jamais tout à fait comparable à celle de quelqu’un d’autre.

Dans un contexte où le témoignage se voit lui-même doté de vertus thérapeutiques, il est logique que l’on se penche sur ceux qui y ont un accès plus limité : les enfants. Les « petits » seraient-ils les « grands oubliés » de la gestion de la crise de la Covid-19 ?

Il ne s’agit pas ici de trancher quant à l’impact psychologique de l’épidémie en cours sur les plus jeunes, mais plutôt d’examiner, avec l’œil du sociologue, le vocabulaire employé pour traiter de cette question. Celui-ci est en effet révélateur de l’image que nous nous faisons de ce qu’est un enfant et du rôle de l’adulte.

Traumatisme et résilience

Dès le 19 mars, la revue du praticien alertait : « Les mesures de confinement prises pour limiter la propagation du SARS-CoV-2 peuvent être un réel traumatisme pour les enfants ». Dans les premières semaines qui ont suivi ces mesures, plusieurs études ont été lancées en France afin de mesurer la survenue de potentiels stress post-traumatiques, mais aussi d’évaluer les capacités de résilience des enfants dans un tel contexte (E-coccon à Toulouse ou ConfeAdo, lancée par le Cn2r).

À en croire le nombre impressionnant d’occurrences de ces termes dans des titres de presse relatant les inquiétudes de professionnels à propos de la santé mentale des enfants, une pièce dramatique continuerait de se jouer alors que l’attention restait principalement concentrée sur la santé physique de populations vulnérables. Ses deux actes : le traumatisme, et la résilience.

Trauma et résilience appartiennent au même langage. Définie par ses promoteurs comme la capacité à se développer positivement « en dépit du stress ou d’une adversité qui comporte normalement le risque grave d’une issue négative », la résilience suppose d’avoir été préalablement traumatisé.

Néanmoins, dans le même geste que la psychologie positive et les neurosciences, la notion de résilience invite à changer de regard sur le trauma et celui qui le subit. D’agent de destruction, le trauma devient potentielle ressource. De victime passive et plaintive, la personne devient « survivant résilient ». Si elle ne peut rien faire à ce qui lui arrive, elle peut en faire quelque chose. Cette trame, socialement prestigieuse, du « trauma qui révèle » et de « la réussite contre toute attente », n’est pas propre à la résilience, elle s’inscrit au cœur de la logique du développement personnel et des conceptions actuelles de la santé mentale.

Mais quel est l’opérateur de cette transformation alchimique du handicap en atout ? Il s’agit du potentiel de ressources cachées, logé par hypothèse en chacun, et en particulier chez les enfants.

La difficulté n’est plus une catastrophe

Cet idéal s’exprime aujourd’hui souvent dans les termes des neurosciences et prend notamment forme dans l’étonnement toujours renouvelé pour le cerveau de l’enfant, qui se manifeste dans une impressionnante production audiovisuelle.

Parmi les exemples récents citons la série Babies, le documentaire « Demain l’école », le film « Le cerveau des enfants – un potentiel infini », la campagne « Super-papa » d’Unicef-France pour « Développer le cerveau de votre bébé », ou encore les émissions de La maison des maternelles sur les merveilles du cerveau des enfants. En quelques mois, pas moins de 7 émissions y ont été consacrées, avec des intitulés évocateurs : « les bébés savants », « percer les mystères du cerveau des bébés », « l’incroyable cerveau des bébés », « le cerveau des bébés – un énorme potentiel », etc.

L’un des messages véhiculés est que, grâce notamment à la plasticité cérébrale, la difficulté n’est plus une catastrophe. Mieux : lorsqu’elle est productive, elle devient même la clé de l’apprentissage. La perspective universaliste et anti-déterministe qui sous-tend l’idéal du potentiel caché permet de ne pas lire les inégalités observables entre enfants de façon essentialiste, mais d’y voir le résultat de stimulations sous-optimales.

Ceci a une conséquence morale majeure : il est toujours possible de rattraper, au moins partiellement, un retard dans le développement d’un individu. Quitte à ce que cela donne lieu à des différences qui ne devront alors plus être comprises comme des handicaps, mais, par exemple, comme des styles cognitifs différents.

Des représentations contradictoires ?

D’un point de vue sociologique, le succès des grilles de lecture du trauma et de la résilience pour évaluer le bien-être/la santé mentale des enfants en ces temps particuliers est intéressante.

Elle fournit en effet une porte d’entrée pour comprendre ce qu’on met, aujourd’hui, derrière l’idée d’« être un enfant », doté de ce potentiel caché. Elle permet également de mettre en lumière ce qui est attendu d’un parent ou d’un professionnel à l’égard de l’enfant.

Même lorsqu’elles ne formulent pas explicitement de conseils, les façons de présenter l’enfant et ses capacités impliquent une vision de la façon dont il convient de traiter avec celui-ci. Or, ces représentations de l’enfant peuvent sembler véhiculer des idées apparemment contradictoires.

Ainsi, les enfants seraient des éponges (à émotions), mais pas des pages blanches. Ils « partent dans la vie avec des informations extrêmement organisées », selon Stanislas Dehaene dans « Demain l’école », mais il est nécessaire d’entraîner une série de compétences essentielles, telles que l’auto-inhibition). Ils peuvent être traumatisés par l’adversité, mais celle-ci est en même temps indispensable à leur câblage neuronal. Ils sont tous différents, mais tous capables. Ils sont fragiles, mais solides.

Dans ce contexte, que signifie alors « éduquer » ou « aider » un enfant ?

La montée en puissance d’une logique du coaching

Le rôle attendu de l’adulte, parent comme professionnel, est à lire en creux de ces hésitations entre un enfant qui est déjà cablé mais qui reste à activer, entre une capacité de résilience universelle, mais à « entraîner », comme le souligne Mathieu Ricard dans « Le cerveau des enfants »). Entre l’impression que tout est déjà là et que tout est à construire.

L’adulte n’a certainement pas pour rôle de transmettre, contraindre, dicter ou forcer, car cela risquerait de compromettre le développement du potentiel créatif « toujours-déjà-là » de l’enfant. Sa responsabilité est au contraire d’offrir, d’une part, un environnement stimulant, permettant à l’enfant de s’impliquer et d’exercer ses capacités grâce à des difficultés transformées en challenges, l’invitant (sans jamais le forcer) à l’expression et à la connaissance de soi et de ses émotions, lui donnant l’occasion de profiter de feedback qui favorisent l’apprentissage. D’autre part, cet environnement doit être sécurisant et offrir une continuité, ce qui suppose d’abraser les côtés « ingérables » des difficultés pour les (tout-)petits, ainsi que de l’adversité et des incertitudes, en particulier sur le plan émotionnel.




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Pour reprendre l’expression du psychanalyste britannique Donald Woods Winnicott, ce travail d’enveloppement et de stimulation pourrait s’apparenter à l’attitude d’un adulte « suffisamment bon ». Mais on peut faire une autre hypothèse : il témoigne, dans une société qui valorise l’autonomie sur la dépendance et l’activité sur la passivité, de la montée en puissance d’une logique du coaching, en particulier dans les champs de l’éducation, de la parentalité et des soins de santé mentale. Le succès des méthodes éducatives alternatives à partir des “lois naturelles de l’enfant”, et le marché de la parentalité positive en sont des indices.

Des recherches sont actuellement lancées afin d’étudier comment, dans ces trois champs, le rapport vertical de transmission est aujourd’hui progressivement désavoué au profit d’une relation plus horizontale d’accompagnement à partir de l’enfant, jugée à la fois plus respectueuse moralement, et plus efficace sur le plan du développement de l’autonomie individuelle. Elles devront permettre d’éclairer ce que être enfant et devenir adulte dans une société du potentiel caché.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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