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Enseignement

Cinq questions pour mieux comprendre l’affaire « Avenir lycéen »

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Soupçonné d’avoir dilapidé une part des 65 000 euros de subventions publiques perçues en 2019, le jeune syndicat Avenir lycéen, créé en 2018 en période de contestation de la réforme du bac, se voit reprocher d’avoir été piloté par l’entourage du ministère de l’Éducation, afin de servir sa communication.

Cette affaire, dont les détails ont été donnés principalement par Mediapart et Libération, peut paraître à la fois familière et inédite. Ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement soutient, voire finance, une organisation étudiante : ce fut le cas en 1961 pour la FNEF (Fédération nationale des étudiants de France, scission minoritaire de l’UNEF, mais qui obtint immédiatement du gouvernement Michel Debré reconnaissance et attributions de sièges au CNOUS) et en 1969 pour l’UNI (Union nationale interuniversitaire, dont la création fut décidée à l’Élysée, dans les bureaux de Jacques Foccart).

Toutefois il s’agissait alors non de création ex nihilo de « syndicats maison » mais d’appuis à des courants disposant déjà d’une base réelle, structurés et ayant développé des activités publiques par tracts, journaux, réunions, manifestations.

Nul besoin de s’attarder en coulisses, Avenir lycéen s’est explicitement fondé en opposition aux autres syndicats lycéens et à leurs méthodes de lutte, et a pris parti pour la réforme du gouvernement.

Saisissons l’occasion pour revenir sur l’histoire et les enjeux du, ou plutôt des, syndicalismes dans les lycées.

Quand ces syndicats sont-ils apparus ?

Des lycéens en mouvement, il y en eût toujours, mais souvent confondus, noyés, parmi les étudiants. Ainsi, la manifestation étudiante du 11 novembre 1940 – où plusieurs milliers de jeunes ont bravé l’interdiction de l’occupant allemand pour commémorer l’armistice ce 1918 – était majoritairement composée d’élèves des lycées parisiens.

C’est avec les « années 1968 » qu’émerge et se consolide un mouvement lycéen qui passe de la dépendance à l’autonomie. Les Comités d’action lycéens (CAL) sont créés début 1968, mais disparaissent en une année. En revanche, toute la décennie est marquée par des mobilisations lycéennes qui se dotent ponctuellement de coordinations formées d’élus des assemblées générales des lycées. Une tentative de syndicat en 1979 (la coordination permanente lycéenne) est une expérience qui ne dure que quelques années. Il est vrai que l’enseignement secondaire s’est profondément transformé dans le dernier tiers du siècle dernier.

C’est en réalité après le mouvement contre le projet de loi Devaquet de 1986 (qui prévoyait de sélectionner les candidats à l’entrée en université) que commence un nouveau cycle, avec la création de syndicats lycéens.

La FIDL (Fédération indépendante et démocratique lycéenne) est créée en 1987, l’UNL (Union nationale lycéenne), en 1994, le SGL (Syndicat général des lycéens), en 2009, le Mouvement national lycéen (MNL), créé en 2016, est une scission de l’UNL.

Quelles sont leurs spécificités de fonctionnement ?

Un certain nombre de difficultés sont communes aux organisations de représentation lycéennes et étudiantes. Les rotations des équipes d’animation et militantes sont fréquentes – être lycéen ou étudiant n’est qu’un état provisoire –, la modestie des revenus ne peut garantir que de faibles cotisations.

La précarité de la condition militante lycéenne est encore plus évidente : on n’est censé rester au lycée que trois ans, éventuellement un an de plus si l’on redouble, alors qu’à l’université, hors filières courtes, les cursus sont de 5 ans, et souvent on peut prolonger par un changement de filière ou la poursuite en troisième cycle.

Certes, l’on peut rester dans un lycée après le bac – c’est le cas des élèves de BTS ou des prépas – mais le statut est hybride. En 1974, parmi la douzaine de membres du collectif de coordination du mouvement lycéen contre la réforme du ministre Fontanet, on comptait 4 élèves de prépas, qui avaient au surplus l’expérience de la direction du grand mouvement lycéen de défense des sursis du printemps 1973.

D’une année sur l’autre, un syndicat lycéen peut disparaître d’un établissement, et naître dans un autre, et à l’échelon national les successions d’équipes sont parfois difficiles, encore plus à l’échelon national. Rares ont été les présidences assumées par des lycéens « en exercice », en général ce mandat – vorace en temps – est occupé par des élèves qui ont obtenu leur bac et restent à ce poste une année.

L’on comprend mieux les brusques changements de représentativité au niveau des instances nationales, par exemple le Syndicat général des lycéens, qui n’avait aucun siège en 2013 au Conseil supérieur de l’éducation, en rafle 3 sur 4 en 2015, 4 sur 4 en 2017, et retombe à nouveau 0 en 2019, là où Avenir lycéen en emporte 2 – quelques mois après sa création. Dans les universités, les évolutions sont plus lentes, et les retournements aussi brusques inexistants.

Comment sont-ils financés ?

Le temps des études laisse en fin de compte peu de place au temps nécessaire à l’action collective : entre 30 et 40 heures de cours hebdomadaires selon les filières, sans compter le travail scolaire à domicile, et parfois même le cumul avec un travail salarié.

Le « temps des études » dans les universités laisse plus de marges, avec une assiduité non obligatoire, hormis en travaux dirigés (TD) et travaux pratiques (TP), même s’il convient de nuancer selon les filières. La sociabilité lycéenne ressemble, dans une certaine mesure, à la sociabilité dans les entreprises : l’on est en classe avec les mêmes toute l’année, comme dans un bureau ou un atelier. Le militant, la militante sont bien plus sous « contrôle » de leurs collèges élèves au quotidien, et en partagent la même condition.

Ces organisations dotées d’un appareil militant faible agissent dans un milieu éparpillé. Il y a 4300 lycées, dont 1700 professionnels, installés dans plusieurs centaines de villes. Il y a 73 universités, mais en réalité il y a quelques centaines d’implantations, en tout cas beaucoup moins que dans le secondaire. L’AVUF (Association des villes universitaires de France) réunit 92 collectivités territoriales.

Il faut des moyens financiers, matériels, humains pour les faire vivre : locaux, ordinateurs, reproduction, journaux, affiches et tracts, billets de train ou d’avion pour les réunions nationales ou les déplacements des membres de directions pour l’animation des structures locales. Et ce qui vaut pour « le national » vaut aussi pour l’activité des sections locales.

Comment assurer une autonomie sans indépendance financière ? Les ressources des syndicats lycéens ne proviennent ni exclusivement, ni, sans doute, majoritairement des cotisations. Il reste le chemin des subventions et, pour ne dépendre d’aucun financeur en particulier, il faut les diversifier. En réalité, ce sont les subventions sur projet, cela peut aller du lycée, à la municipalité ou la région, jusqu’au niveau national.

Un congrès national peut être soutenu par la collectivité territoriale d’accueil : villes, départements, régions disposent de salles de réunions, les hébergements peuvent se faire en cité universitaire, des stands dans les halls loués à des organismes intéressés (mutuelles, institutions de formations), des publicités commerciales dans les cahiers des délégués et, bien sûr, le cas échéant, des subventions ministérielles.

Le mécénat ne doit pas être oublié. Quand les Comités d’action lycéens (CAL) furent créés en 1968, des artistes ont donné des œuvres pour une vente aux enchères devant servir à financer les premiers pas du jeune organisme lycéen. Les « anciens » bien placés dans leurs entreprises peuvent servir de lien mais, en réalité, ce type de réseau est informel et peu organisé, à la différence des réseaux d’alumni et d’anciens élèves des grandes écoles.

La solidarité intersyndicale est également en œuvre, les syndicats professionnels pouvant obtenir pour des réunions des locaux dans les bourses du travail, laisser à disposition du matériel de reproduction et du papier pour des tracts, des affiches. On n’a pas constaté, dans la majorité des cas, de contrôle – ni de réécriture – des publications.

Enfin, le financement par les partis politiques – eux-mêmes relativement pauvres – relève de l’exception occasionnelle. En revanche, des députés ont – jusqu’à la réforme du système – pu utiliser leur « réserve parlementaire », dont le détail était publié chaque année.

Comment évaluer leur légitimité ?

La plus grande difficulté ne réside pas dans la diversité des modes de financement, mais parfois dans l’obscurité qui les entoure, ne permettant pas un contrôle intégral par les adhérents eux-mêmes. Et si l’on ne peut enfermer l’imagination des projets soumis à subvention dans un cadre bureaucratique, on ne peut que constater l’absence de critères pouvant servir de guide aux personnes publiques.

Dans les universités, depuis la loi d’Orientation Jospin de 1989, il y a certains financements qui sont repartis entre organisations étudiantes selon les résultats électoraux.

La légitimité des organisations lycéennes relève de plusieurs niveaux : il y a le critère électoral, mais aussi l’influence, l’activité. L’on pourrait s’appuyer sur l’histoire du droit du travail en matière de représentativité syndicale comme approche de la représentation lycéenne, ou étudiante.

Le système national est celui d’un suffrage indirect : outre des délégués élus par classe, chaque année des élections renouvelant la moitié des représentants lycéens au CVL (Conseil de la vie lycéenne) par établissement, un CAVL (conseil académique), élu par les membres des CVL, et enfin le CNVL (conseil national) élu par les membres des CAVL.

Le rôle des élus au conseil de la vie lycéenne (Académie de Créteil/2018).

Nous ne disposons pas des procès-verbaux ni des résultats, lycée par lycée – ce qui nous permettrait de connaître le taux d’abstention d’une part et, d’autre part, des professions de foi des candidats et des listes afin de savoir si les élus se réfèrent, ou non, à des organisations nationales.

Et – comme dans d’autres secteurs de la société – dans des moments de crise ou de mobilisations, émergent des assemblées générales une représentation tout aussi légitime, du moins conjoncturellement, avec des représentants qui peuvent être en même temps des élus, des syndicalistes. Il n’y a pas forcément opposition mais complémentarité entre ces différents types de légitimité.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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