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comment l’affaire Violette Nozière résonne avec l’actualité

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En 2021, Camille Kouchner accuse son beau-père, Olivier Duhamel, d’avoir violé son frère jumeau dans son livre La Familia Grande. En 1933, Violette Nozière accusait son père de lui avoir imposé des relations incestueuses.

Un peu moins d’un siècle sépare ces deux affaires. Qu’ont-elles de commun et en quoi sont-elles singulières ?

Face à la déferlante médiatique qui s’est déclenchée suite à la parution de La Familia Grande, il peut être utile de prendre un peu de distance en faisant de l’histoire : cette affaire du passé pourrait nous aider à comprendre l’actualité brûlante de l’inceste.

Contexte social

Les données de ces deux affaires sont très différentes. En 1933, c’est une jeune fille de 18 ans, fille d’un mécanicien des chemins de fer et d’une mère au foyer, qui vient d’empoisonner son père et qui, au cours de l’instruction du parricide, accuse sa victime d’inceste pour expliquer son crime.

En 2021, c’est une femme de 45 ans, qui n’est pas la victime, qui prend la plume pour dénoncer les agissements de son beau-père sur son frère.

Les parents que ces affaires exposent sont d’un côté un mécanicien des chemins de fer et une femme au foyer, de l’autre un politologue puissant, et une brillante professeure de droit, ex-femme d’un ancien ministre.

La classe sociale est différente, la configuration de genre et de position dans la parenté concernant les faits incestueux, également : le couple agresseur/victime supposé est ici composé du père et de sa fille, là du beau-père et de son beau-fils. Ces différences sont en soi instructives, car elles illustrent la diversité des visages de l’inceste, qui touche tous les milieux sociaux – même si chacun peut conforter un imaginaire spécifique (la promiscuité ouvrière versus le relâchement moral des élites sur fond de libération sexuelle des années 70) – et qui concerne une pluralité de victimes et d’agresseurs, même si les pères et les beaux-pères sont les principaux agresseurs et les filles les principales victimes.

Bande annonce du documentaire de Nedjma Bouakra et Delphine Lemer pour Une Histoire particulière diffusion prévue les 06 et 07 octobre 2018 à 13h30 sur France Culture.

Dans les deux cas, les faits dénoncés se sont produits longtemps, et longtemps avant leur révélation finale : Baptiste Nozière aurait violé sa fille, aux dires de celle-ci, dès l’âge de 12 ans et pendant six ans.

Selon les accusations de Camille Kouchner, les faits auraient commencé pour Victor à 14 ans et leur révélation publique a pris trente ans : l’inceste s’inscrit dans la durée.

Car c’est dans la durée que se mesure la difficulté à dire, c’est-à-dire à formuler et à se formuler le crime, et à le dénoncer. Violette Nozière, selon moi, a tué son père faute d’avoir pu le dénoncer et c’est potentiellement parce que « Victor » Kouchner (dont le vrai prénom n’a pas été divulgué) n’a pu dénoncer son beau-père que sa sœur a décidé de l’accuser, pour ainsi dire à sa place.

La part du secret

Difficulté à dire, mais difficulté à entendre peut-être surtout : plus encore peut-être que le silence, la surdité. Violette Nozière, découvriront les enquêteurs, avait fait des confidences à ses camarades. « Victor » aurait immédiatement confié son secret à sa sœur et aurait fini par en parler à sa mère dix ans plus tard. L’inceste n’engage pas que l’agresseur et sa victime, mais implique à des degrés divers les autres membres de la famille, à commencer par le conjoint de l’agresseur, et l’entourage, lié par des liens d’amour, d’amitié et/ou de dépendance.

A partir du moment où les enfants Kouchner ont commencé à parler dans leur famille, les faits dont est accusé Olivier Duhamel auraient été sus par les amis et le milieu professionnel du couple Duhamel-Pisier. L’inceste, « un secret de polichinelle » ?




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Je suis frappée de retrouver la même expression dans la bouche d’un camarade de Violette Nozière, témoin au procès de la parricide, et dans la bouche de diverses personnalités ou individus dont la presse a rapporté les propos dans l’affaire actuellement sous les feux de l’actualité.

Les deux affaires ont fait l’objet d’une exceptionnelle médiatisation, rapportée à l’univers culturel de leur époque. Ce qui pose une question cruciale : que faut-il pour qu’une affaire d’inceste sorte dans l’espace public ? En 1933, il a fallu un crime retentissant : sans le parricide, pas d’affaire Violette Nozière. En 2021, le prestige d’une famille qui appartient à l’élite à la fois sociale, intellectuelle, artistique a clairement contribué à l’intérêt journalistique et à la résonance auprès du public.

L’accusation dont s’empare la presse avait été formulée dans le secret (assez théorique) de l’instruction judiciaire, elle l’est actuellement dans l’espace éditorial, car Camille Kouchner a saisi directement l’espace public en publiant un témoignage, selon une pratique inaugurée par Eva Thomas en 1986 avec la parution du Viol du silence.

Réception médiatique

Comment la parole accusatrice a-t-elle été reçue ? Les travailleurs sociaux et les chercheurs le savent, les victimes l’anticipent : celui ou celle qui dénonce fait scandale et se retrouve exclu. Dans ces affaires, l’attitude de la mère est significative : Germaine Nozière a accusé sa fille de calomnier son mari et s’est même constituée partie civile contre elle ; Evelyne Pisier aurait reproché à sa fille de ne pas l’avoir alertée plus tôt tout en minimisant les actes et finalement elle s’est éloignée de ses enfants, qui se sont retrouvés tels des pestiférés.

En revanche, la réception médiatique est fortement contrastée d’une affaire à l’autre. Alors que la parole de Violette Nozière a indigné immédiatement les journalistes et suscité l’incrédulité – elle triomphera un an après lors du procès où la jeune fille est condamnée à mort sans bénéficier des circonstances atténuantes –, la bienveillance est presque générale pour les accusations de Camille Kouchner que peu songent à mettre en doute ou à minimiser.

Une telle sympathie indique que le seuil de tolérance aux violences incestueuses a diminué et que la figure de la victime avec son traumatisme (ici « Victor », mais aussi, indirectement, Camille) s’est installée dans nos représentations.

Enfin ces deux affaires se distinguent sur le plan des conséquences. Malgré la répulsion publique à l’évoquer, la question de l’inceste a fait débat pendant l’affaire Nozière et des victimes de l’inceste ont écrit au juge d’instruction pour lui raconter leur expérience. Mais cette prise de parole des victimes n’a rien de l’ampleur des révélations en cascade qu’a provoqué La Familia grande : les réseaux sociaux sont aujourd’hui une caisse de résonnance exceptionnelle.

Le terrain avait été préparé par le mouvement MeToo, en 2017, qui avait libéré la parole sur les violences sexuelles. L’affaire Kouchner bénéficie d’une sensibilisation antérieure au problème des violences sexuelles exercées par les puissants et de l’emprise. Il n’en reste pas moins qu’elle est « historique ». Il y a eu un avant. Il y aura un après.

Camille Kouchner, Violette Nozière… Comparer permet de souligner les spécificités, mais aussi d’arracher les affaires d’inceste à l’exceptionnel, en les replaçant dans une série qui fait entrevoir une effrayante banalité.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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