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Enseignement

Débat : À quoi sert l’agrégation ?

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Avec la création d’une spécialité en numérique et sciences informatiques au lycée, l’Éducation nationale a lancé en 2020 une filière de Capes dédiée au recrutement des enseignants chargés de ces cours. Et voilà qu’à partir de 2021, les étudiants qui le souhaitent pourront aussi se préparer à l’agrégation externe en informatique, donc la première session sera organisée en 2022. Consécration pour cette discipline nouvelle ? Et signe que cette institution vénérable qu’est l’agrégation sait se renouveler selon les exigences de l’époque ?

Le concours de l’agrégation a en effet une longue histoire sur laquelle il convient de revenir pour mieux comprendre les débats actuels sur le recrutement des enseignants du secondaire. Créé une première fois en 1766, ce concours a été recréé en 1821. Originellement, il avait pour but de recruter des professeurs remplaçants, destinés à succéder aux professeurs titulaires. Mais, par la suite, les agrégés sont devenus les professeurs de référence de l’enseignement secondaire, et même, pendant longtemps, les candidats privilégiés à des postes dans l’enseignement supérieur.

Avant 1950 et la création du CAPES, l’agrégation était le seul concours de recrutement des professeurs de l’enseignement secondaire (excepté en langues vivantes et dans l’enseignement secondaire féminin). Elle pouvait donc être valorisée en tant que concours fondant une certaine indépendance des professeurs par rapport à l’« arbitraire » administratif. Les autres professeurs étaient en effet recrutés sur la base de la licence, au choix de l’administration.

Académisme en question

De fait, l’agrégation n’a jamais suffi à assurer le recrutement des professeurs du secondaire car, dès le XIXe siècle, les jurys ont tenu à lui donner un haut niveau scientifique. Ce système permettait d’encourager les professeurs non agrégés à renforcer leurs compétences en préparant le concours, condition pour acquérir les avantages octroyés aux agrégés (temps de service inférieur, mais traitement supérieur).

La création du CAPES n’a pas fondamentalement modifié cette situation. Elle l’a au contraire rendue plus visible, puisqu’il existe dès lors deux concours pour la même fonction. Depuis 1988, le concours de l’agrégation interne, en particulier, joue ce rôle incitatif. Seul changement : ce ne sont plus complètement les mêmes compétences que doivent acquérir les candidats, puisque l’agrégation interne comprend des épreuves de didactique.

Pour sa part, l’agrégation externe continue d’être de nature exclusivement scientifique. Mais ses partisans considèrent que les qualités dont ont dû faire preuve ses lauréats, tant à l’écrit qu’à l’oral, fondent les compétences qui permettent de devenir un bon professeur.

Ce point de vue n’a jamais fait l’unanimité. À la fin du XIXe siècle, par exemple, l’historien Ernest Lavisse trouve le concours de l’agrégation trop académique, insuffisamment professionnel. Est-il vraiment adapté à sa fonction ? Ne recrute-t-on pas des conférenciers plus que des pédagogues ? Le niveau scientifique de l’agrégation ne relève-t-il pas davantage de l’enseignement supérieur que de l’enseignement secondaire, sa véritable destination ?

Entre secondaire et supérieur

Certains vont plus loin : trop savants, les agrégés seraient incapables de se mettre à la portée de leur public d’élèves du secondaire, surtout dans les petites classes. Cette critique a été renforcée par la démocratisation/massification de l’enseignement du second degré. Archaïque et élitiste, l’agrégation ne serait plus adaptée aux nouveaux publics scolaires.

Pire : la figure de référence que continuent de représenter les agrégés ralentirait l’indispensable processus de professionnalisation des concours de recrutement des enseignants du second degré (l’agrégation externe est d’ailleurs épargnée par les réformes qui concernent le CAPES). Elle maintiendrait l’idée que le meilleur professeur est celui qui maîtrise le mieux sa discipline, alors que bien d’autres compétences sont nécessaires, notamment l’aptitude à travailler en équipe.

Au demeurant, n’est-ce pas sur le terrain, et non à la suite d’un concours, que l’on prouve sa compétence ? Croire que l’on est un bon professeur parce que l’on est agrégé, ce serait comme croire que l’essence précède l’existence.

Ces critiques profitent évidemment aux revendications des professeurs non agrégés, qui peuvent s’appuyer sur le principe « à travail égal, salaire égal ». « Le Comité anti-agrégation » né après mai 1968 estimait au reste que la fonction de l’agrégation, en créant une hiérarchie entre les professeurs et en semblant la légitimer, était de permettre de sous-payer les non agrégés.

La place des agrégés serait-elle dans l’enseignement supérieur ? Certainement pas, estiment ceux qui considèrent que l’enseignement dans le supérieur doit être fécondé par des travaux de recherche. De fait, la légitimité des « prag » est aujourd’hui contestée : elle serait source de « secondarisation » de l’enseignement supérieur, et le recrutement des Prag servirait seulement des motifs d’économies (un Prag doit un service deux fois supérieur à celui d’un enseignant-chercheur).

Avenir en question

Trop savant pour le second degré, lauréat d’un concours n’accordant pas de place à la recherche, l’agrégé, au fond, n’aurait de place nulle part. Il faudrait donc supprimer l’agrégation. C’est d’ailleurs l’opinion du SGEN depuis 1989.

Évidemment, les partisans de l’agrégation ne sont pas d’accord. Ils déplorent que l’on compare toujours le mauvais professeur agrégé et le bon professeur non agrégé. Trop savants, les agrégés ? Il faut savoir beaucoup pour enseigner même les bases, car c’est la hauteur de vues qui permet de donner du sens aux enseignements. Incapables d’interdisciplinarité ? Assimiler haut savoir disciplinaire et enfermement disciplinaire est un sophisme.

Pas assez formé du point de vue pédagogique ? Mais après le concours, les agrégés suivent la même formation que les certifiés dans les INSPE (instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation) : ils ont juste prouvé en plus leur excellence disciplinaire. Comment considérer que cela puisse être un élément négatif ? L’agrégé n’est nulle part à sa place ? Mais qui peut le remplacer en CPGE ? Et comment peut-on à la fois mettre en doute la compétence des agrégés dans le second degré et régulièrement dénoncer le fait que les agrégés seraient concentrés dans les « meilleurs » établissements, pas assez présents dans ceux de banlieue ?

Le problème de l’agrégation est qu’elle a une triple fonction : recrutement de professeurs du second degré, promotion interne et parfois critère de sélection (aujourd’hui encore dans les disciplines littéraires) pour un poste en université. Comment trancher ce nœud gordien ? Comment concilier l’existence, depuis 1972, d’un mode d’accès sur liste d’aptitude (donc sans concours) au corps des agrégés (un septième du corps) et l’institution, en 2016, d’un « concours externe spécial » réservé aux titulaires du doctorat ?

Avec ses épreuves de didactique, l’agrégation interne tend à secondariser le concours, alors que l’horizon d’attente de nombreux lauréats du concours externe est l’enseignement supérieur. La menace ? C’est… la désagrégation. Statutairement, les agrégés doivent assurer leur service dans les CPGE, dans les classes de lycée, et, exceptionnellement, dans les classes de collège. Mais un sur cinq enseigne en collège. Sont-ce les mêmes compétences qui sont exigées d’un professeur de collège et d’un Prag ? Est-ce la même chose d’être agrégé sur liste d’aptitude exerçant en collège et titulaire de l’agrégation externe exerçant en CPGE ?

La solution réside sans doute dans un resserrement de la place des agrégés, des classes terminales des lycées au niveau licence. Ce serait conforme à l’objectif officiel du continuum bac-3/bac+3. Mais les syndicats du second degré s’opposent au retrait total des agrégés des collèges, craignant que la dissociation des fonctions entre agrégés et certifiés ne nuise à la progressive acquisition des avantages des agrégés par les non agrégés. C’est donc le statu quo. Mais aussi, parallèlement, la disjonction progressive entre les épreuves du CAPES, de plus en plus « professionnelles », et celles de l’agrégation externe, restées scientifiques. Et cela pour une fonction à peu près identique.

The Conversation

Yves Verneuil ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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