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Enseignement

Débat : Apprendre avec les objets numériques ?

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Depuis son livre Petite Poucette paru en 2012, le philosophe Michel Serres, récemment disparu, n’a eu de cesse de retracer le mouvement qui, depuis l’apparition du livre jusqu’à aujourd’hui, offrirait la possibilité d’externaliser une de nos facultés essentielles : la mémoire. Nous aurions ainsi, disait-il, la possibilité de penser, apprendre, transmettre, en tenant notre tête (alias nos mémoires externes) entre nos mains, tel l’évêque Saint-Denis décapité par les premiers Romains.

Les facultés de connaissances reposeraient sur une machinerie semblable à celle d’un ordinateur, et c’est une vision « computationnelle » de la cognition dont nous nous sommes démarqués. Dispositif qui sépare physiquement la mémoire d’un microprocesseur cadencé par un programme remplaçable à volonté, alors que mémoire et activités sensori-motrices sont biologiquement imbriquées et que l’internalisation des connaissances émerge de cette activité.

Le point de vue computationnel oublie que les interactions sociales sont parties prenantes de la constitution de notre monde vécu et donc de nos connaissances. Comme l’avait très justement répondu Paul Ricœur au neurobiologiste Jean‑Pierre Changeux, « le cerveau ne pense pas, je pense ».

Apprendre à apprendre

Une tête bien pleine n’est donc pas inéluctablement une tête bien faite. Tête alors dotée de facultés d’accumulation démesurées qui finit par ressembler à celle d’Iréno Funès, le personnage désespéré de Borges, celui qui ne peut rien oublier. Le monde de Funès est tellement surchargé de détails que celui-ci finit par confesser au narrateur au terme d’une nuit de veille : « ma mémoire, Monsieur ressemble à un tas d’ordures ».

Or savoir est précisément aux antipodes d’un empilement de connaissances, puisque ce n’est pas apprendre des choses, mais apprendre à relier des choses. Apprendre est un acte indispensable de notre socialisation. La transmission de maître à élève (fondée sur une éducation du don et du contre-don, dans la lignée des travaux de Marcel Mauss) ne se réduit pas à une simple recopie.

Au cours des leurs échanges, en effet, les sujets recontextualisent, transforment, réélaborent, relient, pour faire sens. Ce programme établit le caractère culturellement situé dans l’espace et le temps de toute activité de connaissances, en même temps qu’il invite à un retour sur soi.

Mais que se passe-t-il lorsque les compétences, avec leurs lots de certifications, remplacent les connaissances dans les programmes de formation à distance ? Quelle place les outils numériques laissent-ils à l’humain, au temps long de son apprentissage ?

Une plate-forme informatique fournit l’accès à une mémoire, une base de données conçue au sein d’une institution ou d’une entreprise par des programmeurs qui fixent son organisation et ainsi définissent les clés nécessaires pour atteindre son contenu via des mots.

L’hypothèse implicite de cette conception est que la valeur sémantique d’une donnée, d’un passage de document, ne serait le fait que de son auteur, alors que c’est tout autant celui de son lecteur interprétant en contexte. Depuis que les capacités opérationnelles dans un but professionnel valent pour connaissance, quel rôle reste-t-il à l’interprétant ?

C’est à cette question que sont confrontées les plates-formes actuelles de formation à distance : les MOOC (par exemple sur la plate-forme Fun, qui sont en plein essor. Si le contenu des cours mis en ligne, sur ce site tout au moins, ne prête pas à caution, les thématiques représentées témoignent parfois plus d’un souci d’employabilité, d’adaptabilité à des besoins économiques immédiats que d’éducation.




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L’enseignement à distance repose essentiellement sur des modules d’interactions virtuelles cadencés par l’immédiateté, comme des quiz qui ne supportent ni contradiction ni nuance, ou des forums qui ne remplaceront jamais totalement le dialogue les yeux dans les yeux au sein d’une communauté d’apprenants. Car enseigner n’est pas seulement communiquer des connaissances, mais apprendre à apprendre.

C’est cette posture qui permet la mise à distance des préjugés et des erreurs. Distanciation critique nécessaire pour que le sujet apprenant soit en mesure d’interpréter, d’analyser véritablement ce qu’il lit à l’écran.

Des apprenants chefs d’orchestre

Pour mettre les technologies numériques au service d’une appropriation de connaissances, il convient de penser notre rapport aux objets techniques. Les écrits de Cassirer et de Simondon peuvent y aider en rappelant que les réalisations de la technique doivent s’apprécier par leur capacité à servir, et non à conduire, et que la technique ne peut être son propre accomplissement.

Il faut alors que l’agir technique devienne suffisamment intelligible pour permettre à l’apprenant de s’affranchir de son inféodation et devienne « le chef d’orchestre » qui conduit les outils informatiques en percevant finement chaque élément de leurs retours.

C’est pourquoi il est aujourd’hui important de concevoir des environnements numériques de travail (ENT) pour lesquels l’humain n’aura plus en charge d’intégrer un monde informatique autosuffisant, mais d’appréhender l’organisation et le fonctionnement des outils, tant que faire se peut, car c’est à la machine de l’assister sans jamais se substituer à lui.

Ainsi nous œuvrons à la conception d’une plate-forme d’acquisition de connaissances à partir d’une base de données dans le domaine juridique. L’utilisateur y est libre de constituer son propre corpus parmi un très large ensemble de documents et sites Internet. Il est libre de s’approprier pleinement les outils disposant d’une aide en ligne adaptée en y consacrant suffisamment de temps, donc d’intelligence, afin de toujours agir en connaissance de cause.

En ce qui concerne l’interface, elle ne contraint le temps, ni n’oriente les réponses de l’utilisateur pour s’accorder avec la distanciation interprétative en préservant le temps long de la lecture, de la réflexion et de la ré-création indispensables à l’imagination. Autrement dit, nous œuvrons pour que l’apprenant puisse jouir des mêmes libertés que celles réclamées par des collectifs de chercheurs en faveur d’une « science au ralenti ».

Notre démarche va l’encontre de l’ensemble des travaux sur les plates-formes, mais les contraintes qu’elle impose nous semblent être le prix à payer pour véritablement s’approprier des connaissances.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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