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Enseignement

grandir sans fin avec Tomi Ungerer


Le Géant de Zéralda de Tomi Ungerer est devenu ce qu’on appelle un classique pour la jeunesse. Décrié par les adultes, lors de sa parution en 1971 à L’école des loisirs parce qu’il bousculait les codes et les lois du conte illustré pour enfants, cet album a été immédiatement adopté par le jeune public dont le plaisir ne sait jamais démenti depuis.

Excellent sésame pour entrer dans le monde malicieux et dynamique d’Ungerer, Le Géant de Zéralda raconte en dessins et en mots comment un ogre vorace et hirsute devient un prince charmant et comment une innocente petite fille se transforme en une jeune femme épanouie.

Ce conte moderne est l’histoire d’un processus de socialisation mené tambour battant. Sa quête – et notre enquête – se résume à cette question faussement simple : « Qu’est-ce que grandir ? »

Il y a l’ogre d’abord…

Il déboule dans la fiction avec ses grandes dents, son gros nez, son couteau ensanglanté, son appétit sans limites. Venu d’un ailleurs abandonné aux forces dévastatrices, il ensauvage tout sur son passage. La ville bien proprette dans laquelle il vient s’approvisionner en chair fraîche est mise sens dessus dessous. Une véritable poussée dé-civilisatrice s’abat sur les humains qui se terrent comme des animaux. Les enfants, cachés au fond des caves, ont disparu.

Couverture de l’album.
L’école des loisirs

Bientôt l’ogre ne peut plus satisfaire sa voracité. Il ne lui reste qu’à marmonner des comptines enfantines qui, hélas, ne font pas apparaitre son plat préféré. Coincé dans les marges du sauvage où les pulsions destructrices règnent dans un univers « animalisé », l’ogre agit ainsi de façon stérile.

Tout géant qu’il est, il se situe encore dans l’enfance de la socialisation : il doit absolument grandir. Pour passer de la nature à la culture, de l’animal à l’humain, il va devoir s’insérer dans un réseau d’interdits et d’obligations…

Il y a Zéralda aussi…

Âgée de six ans, elle vit, au milieu de la forêt, dans une clairière où l’ogre est inconnu. Son père cultive les champs. Sa mère est morte et la fillette s’occupe de la maison. Cuisinière hors pair, elle prépare toutes sortes de plats et lit assidûment des livres de recettes.

C’est une artiste qui met les escargots en bocaux, les fruits en conserve et les lièvres en pâté ! Elle sait domestiquer le sauvage, le civiliser, le désensauvager.

Un jour sur le chemin qui la mène au marché, la fillette rencontre l’ogre. Il l’attend au tournant. C’est inévitable ! Elle doit bien sûr s’émanciper de la tutelle paternelle et découvrir le monde. L’ogre et Zéralda doivent grandir, et ils ont besoin l’un de l’autre pour se socialiser.

Le rite de passage suppose pour s’accomplir, on le sait, une nécessaire co-opération. Et le travail d’initiation dont l’album nous fait le récit montre comment chaque personnage apprend à agir et comment l’une par rapport à l’Autre à l’initiative de l’initiation.

Et il y a surtout l’ogre et Zéralda…

Quand Zéralda rencontre l’ogre, il est si affamé et si affaibli qu’il s’évanouit au milieu de la route. Elle ne voit qu’un pauvre homme souffrant et l’initie aussitôt à la cuisine, cette activité de transformation qui – comme l’a montré Lévi-Strauss – articule nature (le cru) et culture (le cuit).

En puisant généreusement dans les provisions qui remplissent sa carriole, elle prépare un splendide pique-nique. Nappe, couverts, menu écrit, mets délicats s’offrent à l’ogre enchanté. Non seulement elle accommode les truites fumées aux câpres mais elle intervient aussi sur les manières de table. Elle peut défaire et déplacer les limites : le bord du chemin devient un espace domestique où l’on mange en tenant délicatement sa cuillère.

Totalement conquis, le géant demande à Zéralda de venir dans son château exercer ses talents. Elle accepte. Ce faisant, elle aide l’ogre et ses amis, les ogres des alentours, à passer des zones confuses, abandonnées aux conduites ensauvagées à un monde où les rapports sociaux sont maitrisés. À la solitude du goinfre sanguinaire se substitue la convivialité des banquets !

Mais la Zéralda de Tomi Ungerer ne se contente pas de son savoir et son pouvoir culinaire, elle les associe toujours à la pratique de l’écrit. Non contente de cuisiner comme une cheffe, elle cuisine l’alphabet ! Elle remplit de ses nouvelles recettes des livres et des livres de cuisine.

Elle remplit de ses nouvelles recettes des livres et des livres de cuisine.
L’école des loisirs

Tout menu extraordinaire est transformé en page d’écriture. Aussi l’ogre mange en lisant et lit en mangeant. Il apprend alors à se détacher de l’oralité native (celle des comptines de l’enfance marmonnées au début de l’album et liées à la satisfaction immédiate et désordonnée des désirs) pour accéder à l’ordre graphique.

Dans nos sociétés hautement alphabétisées, l’écrit et ses effets sur le rapport à soi et au monde se pensent en domestication de la pensée sauvage et en rationalisation des activités cognitives et sociales (Goody).

On peut dire que la métamorphose de l’ogre est dû autant aux plats cuisinés qu’aux menus calligraphiés. Il est vrai que la dénomination des plats par Zéralda ne manque ni d’humour ni d’intelligence. Son « Croque fillette sur délices des ogres » en est un subtil exemple.

Il fait basculer l’ogre dans la reformulation métaphorique et l’ordre symbolique où l’on ne confond plus les mots et les mets, les signes et leurs référents. Et dans le monde du langage qui est désormais le sien, il peut manger comme un ogre, une expression figurée civilisée qui signifie manger d’abondance !

Il y a enfin la fin de l’histoire…

Les années passèrent. Il faut du temps pour grandir… L’ogre doit sortir du temps cyclique où il venait chaque jour en ville dévorer des enfants pour entrer dans le temps biographique et historique, le temps des changements et des évolutions.

Les deux personnages sont devenus maintenant deux adultes « socialisés » et tombent amoureux l’un de l’autre. À la dernière page, on pourrait croire que Tomi Ungerer revient au genre traditionnel du conte « Ils se marièrent… eurent un grand nombre d’enfants. »

Mais ne nous y trompons pas, ce n’est que pour faire un malicieux pied-de-nez à cette formule d’un autre temps. L’auteur ajoute immédiatement après : « On peut imaginer que leur vie fut heureuse jusqu’au bout. » En vis-à-vis, le dessin montre bien une famille heureuse réunis autour du dernier né… sauf que l’un des enfants tient un couteau et une fourchette dans son dos.

La coexistence du pacifié et de l’ensauvagé semble bien fragile. Les limites peuvent toujours s’effacer ! La fin du récit ouvre alors des possibles narratifs que le conte classique referme généralement. Cette fausse clôture renvoie au début de l’histoire. Répétition, recommencement. La fin s’affiche comme une fin sans fin. En effet chaque enfant devra parcourir, à son tour, le chemin qui mène à l’âge adulte.

« On peut imaginer que leur vie fut heureuse jusqu’au bout. »
L’école des loisirs

À y regarder de plus près, le seul qui voit vraiment que l’histoire n’est pas terminée et va recommencer, c’est le lecteur. L’ogre et ses enfants ont les yeux fixés sur le nouveau-né que Zéralda, les yeux clos, tient dans ses bras. Si les personnages ne peuvent pas repérer la présence du petit ogre en herbe, la lectrice, le lecteur, eux, doivent le voir !

Pour que le rite de passage soit accompli, pour que l’enfant qui lit soit initié et devienne peut-être à son tour un initiateur, il faut lui ouvrir les yeux ! C’est exactement ce que fait le dispositif textuel et iconique imaginé par Tomi Ungerer dans sa dernière double page.

Si, par définition, un rite biographique (naître, première entrée à l’école, etc.) ne se recommence pas, la lecture du récit littéraire du rite elle, peut se répéter autant de fois que nécessaire. Laissons les petits lire, relire Le géant de Zéralda pour qu’ils avancent plus confiants sur le chemin des apprentissages car nous avons tous en nous quelque chose de l’ogre et quelque chose de Zéralda.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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