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Enseignement

L’adolescence, un âge d’or pour l’économie du partage ?


Coworking, coliving, habitat participatif, covoiturage, jardin communautaire… le collaboratif est dans l’air du temps. Deux français sur trois ont déjà expérimenté l’économie collaborative, et 65 % sont prêts à échanger des objets qu’ils utilisent, d’après une enquête réalisée par Odoxa pour AlloVoisins auprès d’un échantillon de plus de 1000 Français âgés de plus de 18 ans.

Un style de vie qui se prépare à travers certaines pratiques de l’adolescence ? A cette période de la vie, les échanges de vêtements entre amis sont importants et très fréquents, en particulier chez les filles : une veste que se partagent deux amies, un débardeur qu’elles s’envoient par la poste pendant leurs vacances d’été pour maintenir le lien entre copines issues d’un même groupe… Plus de 50 % des filles, à cet âge, échangent régulièrement des petits hauts avec leurs copines (contre 20 % pour les garçons) et 56 % d’entre elles échangent régulièrement des accessoires de mode (écharpes, gants, bonnets…) (contre 20 % pour les garçons). Le phénomène s’éteint à la fin de l’adolescence.




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Le fait que ces pratiques soient plus systématiques chez les filles que chez les garçons peut s’expliquer par le fait que les amitiés se fonderaient plus sur la compétition ou la prise de pouvoir chez les garçons, et plutôt sur l’échange et la discussion du côté des filles. A cela s’ajoutent l’importance de l’apparence physique et du désir de plaire dans leur construction identitaire.

Apprentissage du marché

Nombre d’adolescentes participent à des « Free Troc Party ». Cherchent-elles à sortir du jeu économique (elles y rentreront plus tard) pour apprendre de nouveaux modes d’échanges ? Ou, plus que sur leur rapport au marché, ces échanges nous renseignent-ils sur la socialisation à cet âge ? Quelles sont les règles qui régissent ces échanges vestimentaires et quelles sont les motivations des adolescentes à s’engager dans de telles pratiques d’échanges ?

En vue de répondre à ces questions, une étude qualitative mêlant phase d’observations et entretiens a été menée auprès d’une vingtaine d’adolescentes âgées de 14 à 18 ans.

On peut d’abord penser que les adolescentes échangent des vêtements avec leurs copines pour des motivations d’ordre économiques : se procurer des vêtements différents à coût nul ou faible. Cette motivation est incontestable certes, mais elle est loin d’épuiser le sujet. D’autres motivations plutôt symboliques sous-tendent ces échanges de vêtements pouvant répondre à un besoin d’intégration dans un groupe.

Plus de 50 % des adolescentes échangent régulièrement des petits hauts avec leurs copines.
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Les formes d’échanges de vêtements diffèrent selon le degré de proximité : les camarades d’école, la meilleure amie ou les « bonnes copines ». Tous les lieux sont ouverts aux échanges, que ce soit au collège ou au lycée (périodes de récré, intercours, pause déjeuner, entrée ou sortie du collège/lycée) ou à la maison (en général, la chambre de l’adolescente et/ou de la copine en question).

Il y a emprunts et prêts ponctuels de vêtements avec des règles précises entre camarades de classe. L’adolescente réinvente un autre marché, non monétaire, dans le cadre de l’école, où elle apprend à appliquer les règles établies par l’institution : on ne prête qu’avec une contrepartie immédiate, l’échange est souvent court, limité à quelques jours, les conditions sont fixées dès le départ entre les deux copines…

« On s’échange des sweats avec des copines de classe mais je ne prête jamais sans rien en retour, c’est donnant donnant, on fixe les règles du jeu », déclare Pauline, 15 ans. Le système est rodé. L’échange avec les camarades de classe s’apparente plutôt à un échange économique, l’équivalence étant le moteur de l’échange économique et la transaction le support. Il s’agit en quelque sorte d’un apprentissage du marché : on est dans le domaine de la comptabilité avec un système de valeur – contre-valeur de nature différente que le système monétaire. La relation au sein des échanges marchands n’a pas besoin d’intimité ni de liens personnels entre les individus pour se maintenir.




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Les adolescentes peuvent aussi échanger des vêtements avec des « bonnes copines » (voisines, copines d’activités extrascolaires). Les règles sont alors plus flexibles, comme le raconte Morgane, 14 ans : « Je n’échange qu’avec Kenza ma voisine. Comme nous habitons juste à côté, c’est plus facile pour récupérer mes affaires. Si elle a quelque chose que je voulais mettre, je peux aller lui chercher et en 5 minutes. On ne fixe pas de durée à l’échange, c’est flexible. »

Symboliques relationnelles

On parle de partage, et non plus d’échange, quand il s’agit de « meilleures amies ». Dans le domaine vestimentaire, ces relations intimes se concrétisent dans le partage des espaces – le « partage » au sens de Belk, comme la cabine d’essayage : « On essaie à deux dans la même cabine. On n’a jamais eu de complexes, on rentre, on sort, on essaie ensemble. Quand on dort chez l’une chez l’autre, on se prépare ensemble dans la même salle de bain avant de sortir et on se donne des conseils, raconte Chloé, 16 ans.

Les échanges de vêtements peuvent répondre à un besoin d’intégration dans un groupe.
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Le « vêtement pour deux » est une autre manifestation de cette logique fusionnelle. Cette fusion peut aller jusqu’à la (con)fusion des corps, gommant la notion même de propriété : « on achète une veste pour deux et on se la partage », note Corentine, 17 ans. Avec la meilleure amie, des adolescentes sont prêtes à tout partager sans condition, même des maillots de bain.

La meilleure amie sert en quelque sorte de substitut à la famille. C’est ainsi que Julie (16 ans) partage un tee-shirt pendant les grandes vacances avec sa meilleure amie : « Nous avons acheté un tee-shirt que nous nous envoyons par la poste pendant les grandes vacances, afin de se le partager pour maintenir le lien social entre nous malgré la distance physique ». Quand l’échange économique repose sur le transfert de possession individuelle (« Ce qui est à moi devient à toi »), le partage, quant à lui, est une possession commune (« L’objet partagé est le nôtre, et non le mien ou le tien »).

Contrairement aux idées préconçues, les adolescents ne sont pas si matérialistes qu’on peut le penser : ils échangent, prêtent, empruntent, partagent. L’échange n’est pas le moyen de nier le marché mais plutôt le moyen d’inventer une autre forme de lien plus collaboratif et intime avec le groupe d’amis.

Ces échanges ont lieu directement entre les consommateurs adolescents et échappent ainsi au marché traditionnel. Cette « désintermédiation » a un impact non négligeable sur le « business model » des distributeurs. Conscientes de l’essor considérable des échanges entre consommateurs, de plus en plus d’entreprises, ciblant les jeunes, cherchent à mieux connaître ce phénomène et commencent à intégrer ces pratiques de consommation collaborative à leur activité, à travers les plates-formes d’échange de vêtements en ligne.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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