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les lycéens, des poètes contemporains ?

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À constater son absence dans des listes de best-sellers monopolisées par romans ou essais, à voir la place très discrète qu’elle tient dans les rayons des librairies, on pourrait se dire que la poésie est aujourd’hui en perte de vitesse. Le genre n’a certes plus dans l’espace public l’aura qu’il avait par le passé, et la crise de la poésie est devenue l’un des motifs obligés du discours sur cette même poésie contemporaine, comme l’a montré Jean‑Marie Gleize.

Il existe pourtant un média singulier, participatif et artisanal où la pratique de ce genre mène une existence certes souterraine, mais significative : la presse lycéenne.

Explorer les journaux lycéens, c’est en effet découvrir un envers insoupçonné de la poésie contemporaine, une bigarrure de formes où les lieux communs servent à construire une identité singulière, et une pratique d’écriture bien vivante chez des adolescents qu’on n’attendrait pas forcément sur le terrain poétique.

Cette exploration, nous l’avons entreprise dans une étude publiée en 2014, qui s’est appuyée sur le fonds de journaux scolaires déposés au Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi). Grâce au dépouillement d’environ 750 titres publiés entre 2008 et 2011, et issus de lycées généraux, technologiques ou professionnels, nous avons pu recenser près de 700 poèmes signés par les élèves, et assez variés pour aller du sonnet au slam en passant par la fable, le haïku ou le poème en prose.

La rage de l’expression

La fréquence de la poésie dans ce corpus s’explique, au moins en partie, par le cadre et l’influence de l’institution scolaire. De l’école primaire au lycée, l’école entretient en effet le prestige symbolique de la poésie, en l’intégrant à la pratique de la lecture et à la maîtrise de l’expression écrite ou orale.

Plus largement, l’incitation à l’écriture poétique se traduit aussi par des actions d’éducation culturelle qui peuvent laisser leur trace dans les journaux scolaires, comme les ateliers d’écriture ou les concours littéraires, souvent organisés à l’occasion du Printemps des poètes.

Guyancourt : des poètes en herbe (TV78, 2018).

Ce qui est plus paradoxal, c’est la présence de ces textes, à la tonalité fortement lyrique et intime, dans des journaux qui se présentent plutôt comme des laboratoires de l’expression publique et citoyenne. Tout se passe alors comme si, entre l’énonciation journalistique et l’énonciation poétique, il n’y avait pas de solution de continuité.

Le paradoxe s’atténue sans doute si l’on considère qu’aux yeux des lycéens, la poésie apparaît avant tout comme une expression : nombre de poèmes sont publiés dans des rubriques intitulées ainsi. Cette valorisation de l’expression fait de la poésie lycéenne une écriture transitive, un moyen au service d’une fin : c’est pourquoi elle peut se faire tour à tour chanson, confession, déclaration d’amour, tribune politique ou éditorial.

L’expression peut être politique, humanitaire, écologique, lorsque le poème s’empare de sujets d’actualité. Mais elle est le plus souvent de l’ordre de la confidence personnelle. Loin en effet de la dépersonnalisation dont Hugo Friedrich faisait l’un des marqueurs de la poésie moderne, la poésie de ces lycéens se veut une émanation directe et sincère de la subjectivité. Et cette expression du moi est souvent vécue comme un engagement de tout l’être, avec une portée libératrice ou même thérapeutique, l’écriture devenant souvent catharsis, confession ou verbalisation d’une émotion.

Choix de pseudonymes

Ce moi qui s’exprime, et précisément parce qu’il dévoile une intériorité, prend des identités parfois fuyantes. À ce titre, les signatures et les noms d’auteurs sont révélateurs. L’usage du nom complet tout comme celui de l’anonymat sont finalement peu répandus. Les lycéens préfèrent signer par un prénom seul, ce qui confirme le lien du poème à la sphère intime et familière, ou bien employer des initiales, ce qui réserve l’identification aux happy few.




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Mais l’un des choix les plus fréquents est celui du pseudonyme : Mr Drack, Ataraxie, Plume, Feather, Chakal, Penny Lane, Pelléas, L’ermite lumineux… Par-delà la diversité des identités et des avatars, on observe au fil de certains titres l’émergence de quelques figures d’auteur qui publient avec régularité, et sont parfois les seules à assurer la continuité d’une rubrique poétique sur une ou plusieurs années scolaires.

L’engouement des lycéens pour l’écriture poétique s’explique ainsi par plusieurs facteurs : l’incitation scolaire, le désir de s’exprimer, de faire reconnaître sa parole et de se construire une identité singulière, et plus largement la relative accessibilité d’un genre perçu comme un répertoire de formes brèves, proches de la chanson et propices à l’expression de soi.




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Sur ce point, la pratique des poètes lycéens rejoint exemplairement celle des écrivains amateurs étudiés par la sociologie des pratiques culturelles, avec les travaux d’Aude Mouaci ou de Claude Poliak.

Entre l’école et la chanson

Bien que la poésie des journaux lycéens ne possède pas d’unité formelle, elle se caractérise par un rapport particulier aux formes poétiques. Le vers y domine presque sans partage, et l’alexandrin reste le mètre de référence, même s’il est plus ou moins maîtrisé : c’est là que se traduit surtout l’influence scolaire. Celle-ci favorise également la reprise de formes littéraires ou de structures discursives découvertes tout au long de la scolarisation, comme le sonnet, le haïku, l’acrostiche, la litanie ou la fable.

Portrait de Charles Baudelaire par Nadar.
Wikimedia

L’héritage scolaire transparaît enfin dans la référence à des noms récurrents, inspirés par les programmes ou érigés en canon par le passage obligé du bac de français : La Fontaine et Baudelaire en tête, mais aussi la poésie du XXe siècle avec Éluard, Desnos, Prévert, Queneau, Vian ou l’Oulipo.

Si les modèles scolaires façonnent une part de la poésie lycéenne, son autre grande référence est la chanson. L’identification entre poésie et chanson, ou du moins la porosité entre les deux domaines, est l’un des traits les plus constants des pratiques et des représentations populaires ou ordinaires de la poésie : les lycéens ne dérogent pas à la règle.

Leur tropisme musical les conduit volontiers vers le rap, souvent invoqué comme modèle ou associé à la poésie dans une même rubrique. On voit également poindre dans le corpus un autre modèle de culture populaire : le slam, dont le dispositif est parfois évoqué dans la production des textes.

Règne de la rime

Ce qui relie toutes ces formes à l’horizon commun de la poésie, c’est l’usage de la rime ou de l’assonance. La rime est reine dans la poésie lycéenne, au point de constituer presque à elle seule le critère distinctif de la poésie. À l’inverse, le poème en prose reste marginal dans le corpus, comme si la poésie commençait là où s’arrête la prose, ou comme si l’usage du vers était nécessaire pour distinguer le poème des autres discours qui composent le journal lycéen.

En tant que discours, précisément, les poèmes lycéens se caractérisent par un rapport ambivalent à la langue. Certains, d’un côté, multiplient les signes d’appartenance à la langue littéraire étudiée à l’école : usage du passé simple et de tournures soutenues, multiplication des métaphores, références à la mythologie…

D’autres, au contraire, font entrer la poésie dans le grand bain du registre familier, des tournures orales, du verlan, du parler des banlieues, du langage SMS, dans un jeu décomplexé qui ne doit pas cacher, de la part de certains poètes, la revendication d’un droit à la parole pour la jeunesse. Le corpus se caractérise ainsi par la diversité des sociolectes rencontrés, et offre un aperçu du plurilinguisme de la société française actuelle.

À la fois bonne élève et mauvais genre, la poésie lycéenne s’attache à des modèles – la fable, le sonnet, la rime, la chanson – souvent délaissés par les courants contemporains. Expressive, transitive, communicative, elle ne réduit pas la littérature à la littérarité. En ce sens, elle nous rappelle, comme le disait André Breton en 1920, que « la poésie doit mener quelque part ».



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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