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Enseignement

« Leurs enfants dans la ville. Enquête auprès de parents à Paris et à Milan »


La présence d’enfants non accompagnés dans nos rues est devenue suffisamment rare pour susciter la curiosité, l’interrogation, voire la réprobation. En effet, dans les sociétés occidentales contemporaines, l’enfant a progressivement désinvesti l’espace urbain extérieur pour devenir un « enfant d’intérieur ». Si de nombreux facteurs interviennent dans ce processus, le rôle des parents est primordial : les ressources culturelles et matérielles dont ils disposent, ou encore les normes de présentation de soi qu’ils transmettent, par exemple, concourent à façonner la perception d’un espace extérieur plus ou moins sûr chez leurs enfants.

Dans « Leurs enfants dans la ville. Enquête auprès de parents à Paris et à Milan », récemment paru aux Presses universitaires de Lyon, Clément Rivière présente les résultats d’une enquête par entretiens auprès de parents dans les deux villes en vue de comprendre la façon dont ils régulent la présence de leurs enfants dans les espaces publics urbains. Le second chapitre, dont ce passage est extrait, s’intéresse aux souvenirs d’enfance des parents rencontrés.


Progrès technique et retrait des espaces publics

Lyn Lofland a mis en lumière la façon dont les innovations technologiques contribuent à façonner les usages quotidiens des espaces publics (1973). Ainsi, le développement des réseaux de collecte des déchets ou d’approvisionnement à domicile en énergie et en eau a rendu le fait de rester chez soi à la fois davantage possible et souhaitable pour un nombre important de citadins. L’apparition de nouveaux moyens de communication comme le télégraphe, le téléphone ou la presse a par ailleurs rendu la coprésence physique moins nécessaire à la transmission d’informations auparavant transmises en face à face ou en public, par exemple par l’intermédiaire de crieurs. Lofland a qualifié de processus d’« enfermerment » (enclosure) cette transformation progressive de la vie quotidienne en milieu urbain, qui s’est poursuivie tout au long du XXe siècle, notamment avec l’apparition puis la diffusion de la radio, du réfrigérateur et de la télévision, qui ont à leur tour contribué à la diminution de l’intensité des usages des espaces publics.

Image du court-métrage Le ballon rouge (1956), film d’Albert Lamorisse, où un petit garçon et son ballon déambulent dans les rues de Paris. Une époque révolue ?

Plus récemment, l’impact du progrès technique sur les usages des espaces publics peut être observé à travers les effets de l’apparition puis du développement de la micro-informatique et des jeux vidéo, qui éclairent en partie le déclin du jeu en extérieur. Le recentrage des sociabilités enfantines vers le domicile, analysé par certains sociologues de l’enfance comme l’apparition d’une « culture de la chambre » (Glévarec, 2010), est ainsi favorisé par la diffusion de la téléphonie mobile et de l’accès à Internet, qui permettent le maintien d’une relation intense avec les pairs depuis le domicile (Metton, 2010). Si ce prolongement au domicile des relations amicales des enfants et des adolescents était déjà permis par le téléphone familial (Martin et de Singly, 2000), le téléphone mobile facilite la mise en œuvre de réseaux de communication sur lesquels les parents ou les membres de la fratrie peuvent moins facilement exercer un contrôle. Associée à l’accès à Internet et aux réseaux sociaux numériques, cette évolution tend à brouiller les frontières entre espaces privés et espaces publics, dans la mesure où elle rend la coprésence physique moins nécessaire aux pratiques de sociabilité.

Hélène – Elles jouent beaucoup. Moi, ma fille, elle joue en ligne avec un pote, au foot, donc, ça, c’est vrai que… Ils ont une activité à la maison, nous on avait moins d’activités à la maison, je pense.

Clément R. – Vous étiez plus dehors ?

Hélène – Ben, du coup, plus facilement dehors qu’eux, avec les consoles, etc. Au bout d’un moment, on peut se mettre sur la console, ça donne une occupation, intéressante ou pas, moi je… (elle se racle la gorge et prend un air sceptique), mais peut-être que… Je ne sais pas, par exemple, peut-être qu’on allait plus facilement… En troisième, j’allais (elle insiste) énormément au cinéma par exemple. Eux, moins. (Hélène, enfance en banlieue parisienne et dans plusieurs villes moyennes de province, 10 ans en 1968)

Mais s’il apparaît indispensable de prendre en compte le développement de nouveaux supports ludiques et de communication pour comprendre la tendance au retrait des enfants des espaces publics, c’est probablement la diffusion à grande échelle de l’automobile qui a eu le plus d’impact sur les usages enfantins de la ville. Comme l’a relevé Edward Hall, l’automobile est en effet non seulement « le plus grand consommateur d’espace personnel et public que l’homme ait jamais inventé », décourageant les marcheurs dans la mesure où « il n’est plus possible de trouver un endroit pour marcher », mais « la malpropreté, le bruit, les vapeurs d’essence et le “smog” contribuent à rendre intolérable la circulation du piéton dans les villes » (1966, 1971, p. 214-215). Les parents rencontrés évoquent ainsi fréquemment l’augmentation sensible du nombre d’automobiles en circulation pour tenter d’expliquer la moindre présence contemporaine des enfants dans les rues, en particulier à Milan qui était dans les années 1990 la métropole mondiale comptant le nombre le plus élevé de voitures par habitant.

Une première conséquence de cette augmentation est la réduction significative de l’espace disponible pour les jeux des enfants, liée notamment aux besoins plus élevés en places de stationnement. Luca, qui a grandi dans le triangle Monza-Padova (10 ans en 1969), insiste sur le nombre « incroyable » de voitures désormais garées sur les trottoirs, par comparaison avec l’époque de son enfance. Mais l’augmentation du nombre de voitures en circulation rend dans le même temps la fréquentation enfantine des espaces publics moins rassurante pour les parents : s’il n’a rien de très nouveau, le risque d’accident est perçu comme plus important qu’il y a quelques décennies. « Il y a trente ans, il y avait moins de voitures, il n’y avait pas les mêmes risques. » (Éric, enfance en banlieue parisienne, 10 ans en 1972)

J’en parlais à mon fils l’autre jour. Moi, je jouais dans la rue. Mais vraiment dans la rue ! On allait de temps en temps à l’oratorio, mais on jouait surtout dans la rue, même en hiver. On jouait surtout au ballon, mais aussi parce qu’il y avait beaucoup moins de voitures. Aujourd’hui, je pense qu’il y en a au moins le double. (Maurizio, enfance dans le triangle Monza-Padova, 10 ans en 1972)

Des niveaux élevés de pollution atmosphérique constituent une autre conséquence négative de l’augmentation du trafic automobile du point de vue des parents. Ici encore, ce point a été plus souvent évoqué au cours des entretiens réalisés à Milan, où un ensemble de politiques ont été mises en œuvre depuis les années 1980, sans réel succès, en vue de réduire la pollution de l’air, à l’image du permis d’entrée ou de stationnement dans des zones délimitées, de l’interdiction de la circulation le dimanche ou encore de la circulation alternée en fonction des plaques d’immatriculation des véhicules (Foot, 2001, 2003).

Des associations telles que Genitori Antismog (littéralement les « Parents antipollution ») se mobilisent régulièrement pour manifester leur mécontentement et demander la mise en œuvre de mesures radicales, alors que les enfants milanais sont les plus touchés par les infections respiratoires en Italie. Cette autre conséquence directe de la hausse du trafic automobile pourrait contribuer à expliquer la tendance au retrait des enfants de la rue vers des espaces où ils sont considérés comme moins exposés à la pollution atmosphérique, comme leur domicile ou celui de leurs pairs, mais aussi les parcs arborés.

« Le gros problème, c’est la pollution. Ma fille aînée, quand elle sort de chez nous le matin, me dit souvent : “Papa, qu’est-ce que ça pue !” Nous habitons via Padova et dès que l’on sort dans la rue, on sent vraiment l’odeur de la circulation du matin, l’odeur de la pollution. Vraiment. Et ça… On en souffre, mais nos filles aussi, évidemment. Je pense que c’est l’aspect le plus négatif du quartier. Et puis, il n’y a pas seulement via Padova, mais aussi viale Monza, via Palmanova, la rocade, enfin c’est une zone à haute… Je ne connais pas les chiffres, mais certainement très polluée. » (Tommaso, enfance à Milan, 10 ans en 1977)


Presses Universitaires de Lyon

Ce rôle joué par l’augmentation du nombre d’automobiles en circulation dans la transformation du regard que portent les parents sur les usages enfantins des espaces publics devrait selon toute probabilité se vérifier dans nombre d’autres sociétés urbaines, un milliard d’automobiles ayant été produites dans le monde au cours du XXe siècle (Sheller et Urry, 2000).

Quoi qu’il en soit, les souvenirs des parents invitent à prendre en compte l’évolution des cadres matériels de la socialisation aux espaces publics des enfants. Ces cadres ont été transformés en profondeur par la diffusion massive de l’automobile, qui les a rendus plus hostiles aux enfants dans la perception qu’en ont les parents, mais aussi par le développement de nouveaux supports de communication qui ont contribué à recentrer les sociabilités enfantines sur le domicile, en rendant la coprésence physique moins nécessaire au jeu et à l’échange d’informations.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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