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Enseignement

« Racisme, antisémitisme, antiracisme. Apologie pour la recherche »


Les sujets de dissension ne manquent pas dans la recherche et les sciences sociales, alors que la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal, a évoqué récemment « l’islamo-gauchisme qui gangrène la société dans son ensemble », précisant que « l’université n’y est pas imperméable ». Provoquant aussitôt de vives réactions.

Dans son dernier ouvrage publié sous la forme d’un rapport, intitulé « Racisme, antisémitisme, antiracisme. Apologie pour la recherche » (La Boite à Pandore), le sociologue Michel Wieviorka répond à la ministre à sa manière et propose des pistes de réflexion pour aller plus loin.

Dans cet extrait que nous vous présentons, il revient sur l’origine des notions de « racisme » et d’« antisémitisme » et sur le mouvement des idées entre les États-Unis et la France.


Si l’imaginaire de la race est ancien, les mots de « racisme » et « raciste » datent pour la France du tournant des années 1900, et leur usage s’est considérablement étendu dans les années 1930. Le terme d’« antisémitisme », popularisé sinon forgé par le journaliste Wilhelm Marr, date de 1881. Autant dire que le combat contre le racisme et l’antisémitisme stricto sensu est lui-même relativement récent, même s’il a lui aussi ses engagements avant la lettre, ses précurseurs et sa préhistoire.

Les doctrines et les idéologies racistes se parent de la science, et une immense littérature en retrace l’émergence et l’impact – ce n’est pas l’objet ici. Elles ont circulé dans le monde entier, à partir de l’Occident et plus spécialement de l’Europe, tout en s’adaptant aux spécificités nationales. Les contester a longtemps été un effort dominé par la raison, en même temps souvent que par des appels à la justice et à des convictions religieuses ou morales.

Et pendant longtemps, par conséquent, les termes et les enjeux du conflit avec elles, aussi difficile à mener qu’il puisse avoir été, étaient clairs. À la fin du XIXe siècle, on était dreyfusard, ou antidreyfusard s’il s’agissait des Juifs. On acceptait les idéologies et les préjugés qui visaient les Noirs, les Arabes et autres supposées « races », ou on était révulsé.

Le débat public a commencé à véritablement s’animer, bien au-delà de la sphère scientifique, sur fond de colonialisme et de poussée des nationalismes dès le milieu du XIXe siècle, et a connu en Europe un véritable âge d’or dans l’entre-deux-guerres.

Les « races » étaient alors décrites en termes biologiques, de nature. La couleur de la peau, la forme du crâne, la chevelure, les lèvres et autres attributs physiques définissaient les individus membres d’une « race », à partir de quoi il en était inféré des caractéristiques intellectuelles ou morales justifiant le mépris, la haine, la peur, mais aussi fondant l’exploitation ou l’exclusion.

L’antiracisme, au sens large, incluant la lutte contre l’antisémitisme, était l’action pour la vérité scientifique et la raison, mais aussi pour la justice et l’humanité ; il constituait une variante des valeurs universelles. Contre les préjugés, les stéréotypes, les rumeurs, contre la ségrégation et la discrimination ; contre les idéologies politiques fondées sur l’idée d’une race supérieure. Tout ceci est très documenté.

Mais tout ceci a assez largement vécu, même si le racisme et l’antisémitisme classiques ont de beaux restes, perceptibles, par exemple, quand un joueur noir de football se fait accueillir dans un stade par des cris de singe, ou quand Christiane Taubira, ministre de la Justice, est comparée elle aussi à un singe en Une de Minute, l’hebdomadaire d’extrême droite, le 13 novembre 2013 – mélange de racisme, et de sexisme.

Les prolégomènes d’une métamorphose

Si l’on considère la recherche en sciences sociales, deux étapes ont précédé la phase actuelle de métamorphose du racisme et du combat antiraciste. Elles sont inaugurées dès la fin des années 1960, l’une et l’autre aux États-Unis, pour parvenir beaucoup plus tardivement en Europe.

La première fait suite au mouvement pour les droits civiques, et au sentiment, très vif parmi les plus actifs des militants noirs américains, qu’il faut passer à une nouvelle étape. Stokely Carmichael et Charles Hamilton sont ainsi parmi les premiers à décrire le racisme « institutionnel ». Leur analyse, dans le livre Black Power (1967), repose sur un constat : dans bien des situations, personne n’est explicitement raciste, mais les Noirs continuent d’être ségrégés et discriminés, dans l’accès à l’emploi, à l’éducation, au logement, à la santé, par la justice, le système carcéral, la police, bref, le racisme se perpétue en procédant de mécanismes qui jouent sans que ceux qui en bénéficient en aient apparemment conscience.

La structure, le système sont racistes, mais il n’y a pas d’acteurs pour l’être explicitement. On parlera aussi de racisme indirect ou systémique, et finalement de racisme d’État, une expression que ceux qui l’emploient aujourd’hui en France justifient, comme Louis-Georges Tin, président du CRAN de 2011 à 2017, en évoquant (sur Sputnik France, le 10 juin 2020) « un système qui protège ceux qui sont racistes » ou l’historienne Ludivine Bantigny en parlant des contrôles au faciès ou de la façon dont sont traités les exilés à Calais (entretien de Bantigny dans l’Express, le 8 mars 2021)

[…]

Vers la fin des années 1970, un deuxième constat était proposé, toujours aux États-Unis, au départ par des psychologues politiques : le racisme, à les suivre, devenait non plus tant biologique, physique, en tout cas dans les discours explicites, que culturel. Les Noirs, maintenant, étaient visés parce qu’ils étaient supposés ne pas vouloir ni pouvoir s’adapter au credo américain – la réussite par le travail, la famille. Dans l’Amérique qui s’apprêtait à élire le très libéral Ronald Reagan, la désindustrialisation affectait notamment des métropoles du nord des États-Unis où les Noirs étaient dès le début du XXe siècle venus du Sud en grand nombre fournir une main-d’œuvre abondante et bon marché. Ceux qui se retrouvaient au chômage étaient maintenant accusés de préférer l’aide sociale au travail, et de ne pas respecter le modèle américain de la famille.

Ce racisme était dit « culturel » ; il demandait qu’on ne considère plus les Noirs comme des êtres inférieurs qu’on peut surexploiter, mais comme des individus différents, inadaptés, inassimilables, et inutiles à la vie sociale. Ce « néo-racisme » était, a-t-on dit, « différentialiste », ses cibles étaient avant tout tenues pour une menace pesant sur l’intégrité morale et culturelle de la Nation. Il a vite gagné le Royaume-Uni de Margaret Thatcher, puis toute l’Europe, les philosophes Étienne Balibar et Pierre-André Taguieff ont été parmi les premiers à en rendre compte pour la France.

Ainsi, le mouvement des idées, s’il s’agit de la recherche à propos du racisme, s’est donc alors opéré principalement, et nettement depuis les États-Unis vers l’Europe, et donc la France, avec un relais décisif au Royaume-Uni. À l’époque, cela ne dérangeait guère les quelques chercheurs qui, en France, s’intéressaient à ces questions – il ne serait venu à personne l’idée de leur reprocher d’importer des catégories américaines et donc de contribuer à l’américanisation de leur pays. Ce type de critique prospère aujourd’hui.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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